
Les Audiences de l’Institut La Raison donnent la parole à des figures qui ont façonné notre manière de penser l’État. Les réponses s’appuient sur ce que l’on sait de la vie et de l’œuvre de notre invité.
Maximilien de Béthune, duc de Sully (1559-1641), fut le principal ministre d’Henri IV, chargé en particulier des finances. Il est l’auteur de Mémoires restés célèbres, où il décrit un « Grand Dessein » d’organisation pacifique de l’Europe, dont la part qui revient au roi lui-même reste discutée par les historiens.
Ce projet nous intéresse parce qu’il pose, dès le début du XVIIe siècle, la question qui traverse encore le débat européen : comment coopérer sans renoncer à être souverain ?
Vous avez servi Henri IV pendant toute sa vie. Quel souvenir gardez-vous de ces années ?
Celui d’un royaume à reconstruire. Après trente ans de guerres de Religion, il fallait remettre de l’ordre dans les finances, relever les routes, rendre au paysan le goût de semer. « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France » : je l’ai écrit parce que la puissance d’un État commence par la prospérité de ses campagnes.
Dans vos Mémoires, vous prêtez au roi un « Grand Dessein » : une association de quinze États européens. De quoi s’agissait-il ?
D’une paix organisée. Les princes d’Europe se seraient engagés à régler leurs différends devant un conseil commun plutôt que par les armes, et à se défendre ensemble. L’idée n’était pas de fondre les royaumes en un seul : chacun gardait sa couronne, ses lois et sa religion. C’est l’équilibre entre ces États souverains qui devait garantir la paix.
Certains voient en vous un précurseur de la construction européenne. Vous reconnaissez-vous dans l’Union d’aujourd’hui ?
Je me reconnais dans l’ambition, pas forcément dans la méthode. Mon dessein reposait sur des nations égales, qui consentent à coopérer parce qu’elles y trouvent leur intérêt. Une Europe qui se ferait contre la volonté des peuples ne tiendrait pas plus longtemps que les ligues de mon temps.