
Les Audiences de l’Institut La Raison donnent la parole à des figures qui ont façonné notre manière de penser l’État. Les réponses s’appuient sur ce que l’on sait de la vie et de l’œuvre de notre invité.
Né à Bourges vers 1400, Jacques Cœur devient l’un des plus grands marchands de son temps, puis l’argentier de Charles VII. Il ouvre au royaume les routes commerciales de la Méditerranée orientale et contribue au financement de la reconquête de la Normandie, avant d’être arrêté en 1451 et condamné. Il meurt en 1456 à Chio, au service d’une expédition pontificale.
Son parcours éclaire une question que l’Institut juge essentielle : le lien entre puissance économique, indépendance commerciale et souveraineté de l’État. La transcription complète de l’entretien figure ci-dessous.
Vous êtes né à Bourges, fils d’un marchand pelletier. Comment devient-on l’homme le plus riche du royaume ?
En comprenant avant les autres où passe la richesse. Bourges était alors la ville du roi : Charles VII y tenait sa cour, faute de pouvoir tenir Paris. J’ai d’abord travaillé dans les monnaies, puis dans le commerce. Le reste est venu d’une conviction simple : un royaume qui achète tout aux autres finit par dépendre d’eux.
Vous partez pour le Levant au début des années 1430. Qu’allez-vous y chercher ?
Les épices, la soie, les étoffes précieuses. Tout cela arrivait en France par Venise et Gênes, qui en tiraient les bénéfices. J’ai voulu que le royaume ait ses propres galées, partant de Montpellier et d’Aigues-Mortes, avec ses propres comptoirs. C’était une question de commerce, mais aussi d’indépendance.
Devenu argentier de Charles VII, vous avancez au roi des sommes considérables. Pourquoi prêter à la Couronne ?
Parce que la guerre contre les Anglais ne se gagne pas seulement avec des soldats. Pour reprendre la Normandie, il fallait payer les troupes à temps, et un roi qui paie ses troupes est un roi que l’on suit. J’ai prêté au roi parce que la prospérité de mes affaires et la force de l’État allaient ensemble.
En 1451, vous êtes arrêté, puis condamné. Que s’est-il passé ?
On m’a accusé de beaucoup de choses, certaines absurdes. La vérité est qu’un homme qui prête au roi devient vite encombrant, et qu’il compte autant d’envieux que de débiteurs. Je me suis évadé et j’ai fini mes jours au service du pape, en mer. Ma devise disait : « À vaillans cuers riens impossible ». Elle valait pour le commerce. Pour la faveur des princes, c’est une autre affaire.